Un longread de Kurt Overbergh (temps de lecture 5 minutes)
“Coltrane is hip for real. He's always been hip.”
(James Brandon Lewis, 2025)
AB, Bozar et Kaaitheater s'associent pour rendre un hommage unique à John Coltrane : l’une des figures les plus novatrices de l’histoire du jazz. Sur une invention belge, faut-il le rappeler (© Adolphe Sax), Coltrane a forgé un son, un signature sound, totalement impossible à imiter. Son œuvre foisonnante relève désormais du patrimoine sacré : « Many artists achieve greatness but very few produce work that is so moving that it’s considered sacred. » À l’occasion du 100e anniversaire de Coltrane en 2026, nous célébrons son héritage avec une série de spectacles de danse, concerts, screenings, conférences et artist talks…
(JOHN) COLTRANE : « Musical nonsense being peddled in the name of jazz. »
L’histoire de la musique l’a souvent montré : les artistes révolutionnaires provoquent des résistances. On pense à Bob Dylan qui inaugura sa période électrique au Newport Folk Festival en 1965, ou à la première de The Rite of Spring d’Igor Stravinsky, en 1913 à Paris, qui provoqua de vives protestations et des émeutes. Coltrane en a lui aussi fait l’expérience à la sortie de Coltrane « Live » at the Village Vanguard (1962), lorsque l’influent magazine américain Down Beat décrivit l’album comme du « musical nonsense being peddled in the name of jazz ». Et comme si cela ne suffisait pas, une chronique de concert enfonça le clou : « A horrifying demonstration of what appears to be a growing anti-jazz trend. »
À noter : Trane avait alors déjà à son actif des classiques comme Blue Train (1958), Giant Steps (1960) et My Favorite Things (1961, dont le titre éponyme, tiré de The Sound of Music, fut un succès), sans oublier sa présence sur le classique absolu du jazz Kind of Blue (1959) de Miles Davis. Les sonorités rebelles de Coltrane ont d’abord fait grincer des dents avant d’être enfin élevées au rang de patrimoine sacré. Le temps finit toujours par avoir raison.
(JOHN) COLTRANE 100 : Focus sur les albums crescent, a love supreme et interstellar space
L’œuvre de Coltrane force l’admiration. Non seulement par sa beauté artistique ou par son innovation musicale — de ses sheets of sound à la porte qu’il ouvrit vers le free jazz et le jazz spirituel —, mais aussi par son ampleur. En à peine dix ans (!), entre ses débuts de bandleader chez Prestige en 1957 et sa mort en 1967, Coltrane a sorti près de 40 albums (!). Dans cette œuvre foisonnante, nous avons choisi de placer trois albums au cœur de la programmation.
Impossible de faire l’impasse sur A Love Supreme (1965), le magnum opus de Coltrane. Ainsi, Anne Teresa De Keersmaeker reprend, à la demande expresse de l’AB, le spectacle de danse éponyme qu’elle a créé en collaboration avec le chorégraphe catalan Salva Sanchis. A Love Supreme y prend corps de manière époustouflante grâce à quatre danseurs, chacun incarnant l’un des musiciens du célèbre Quartette classique de Coltrane. Les critiques sont unanimes : « Une apothéose spirituelle. » (De Standaard) ainsi que De Morgen dans une critique **** : « Un pur délice pour les yeux et le cœur. »
Crescent (1964) est souvent considéré par les amateurs de Coltrane comme « un joyau caché ». À sa sortie, l’album fut rapidement relégué dans l’ombre du chef-d’œuvre que Coltrane publia seulement six mois après. All About Jazz : « Coming so close in the Coltrane chronology to A Love Supreme, Crescent tends to get lost in the slipstream. » Crescent est souvent décrit comme le « most melancholy record » de Coltrane et fait l’objet d’un remake par MiXMONK Supreme, l’incomparable trio du batteur américain Joey Baron (cf. : Masada de John Zorn), du pianiste Bram De Looze et du saxophoniste Robin Verheyen (notamment 1/4 de TaxiWars).
Interstellar Space (1974) a quant à lui été la source d'inspiration du saxophoniste James Brandon Lewis – selon Marc Ribot « the keeper of the legacy of John Coltrane » – et du batteur Chad Taylor, connu pour sa collaboration avec la regrettée Jaimie Branch. Avec leur formation saxophone/batterie, ils adressent un clin d’œil à la collab entre Coltrane et le batteur Rashied Ali, telle qu’on l’entend sur Interstellar Space, sorti à titre posthume. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Lewis, avec The Messthetics (qui compte d’anciens membres du groupe post-hardcore Fugazi), figure chez Impulse! Records, le label de prédilection de Coltrane dans les années soixante.
(JOHN) COLTRANE 100 : Le feu sacré
Coltrane était un maître du woodshedding, terme d’argot musical désignant une pratique « for intense, private practice until the material is perfected ». Le saxophoniste Jimmy Heath : « Coltrane was so dedicated to his craft that he practiced 25 hours a day. » L’extrême dévouement de Coltrane et sa routine de travail obsessionnelle étaient bien connus. Les artistes invités dans le cadre de (JOHN) COLTRANE 100 sont animés par ce même feu sacré.
Habitué de l’AB, Shabaka Hutchings y trouve naturellement sa place. Fin 2023, il reprenait encore intégralement A Love Supreme de Trane à la Hackney Church de Londres, et plusieurs de ses albums sont parus chez Impulse! Records. De Standaard écrivait à propos de son passage au Pukkelpop en 2018 avec son groupe Sons of Kemet : « Louez le Seigneur pour Shabaka. Coltrane devait certainement le regarder de là-haut, le sourire aux lèvres. »
Le quartette bruxello-parisien OLA TUNJI a pour figure centrale la saxophoniste Ornella Noulet. Leur passion : le jazz spirituel de Coltrane. Ornella Noulet : « Since we cannot truly experience peace collectively in this world, we have Coltrane’s music to, at least, hear and feel it. Coltrane is a messenger of God; with love and light, he offers us what we so desperately lack in our human condition: a glimpse of eternity. » À l’écoute de leur premier EP (2024), on a l’impression que le Quartette classique de Coltrane entre dans la pièce.
Le quintette suédois Elin Forkelid Plays for Trane puise lui aussi principalement dans l’œuvre plus tardive et plus « libre » de Trane. Elin Forkelid : « Being a tenor player myself, the works of Coltrane have been something almost divine. I feel a deep connection to Coltrane and his music. »
Le jeu de guitare du guitariste polonais Raphael Rogiński, enfin, tend vers l’American primitivism. Pitchfork a qualifié son album Plays John Coltrane (2015) de « Rogiński’s masterpiece ». Mais celles et ceux qui s’attendent à reconnaître les classiques de Coltrane risquent d’être déçus. Pitchfork : « It would take an Olympic leap of imagination ». C’est précisément ce qui rend les interprétations de Rogiński si singulières. Et c’est exactement ce qu’on aime : (JOHN) COLTRANE 100 ne cherche pas des copy cats, mais des innovateurs qui poursuivent l’exploration du chemin ouvert par Coltrane.
(JOHN) COLTRANE 100 : We want more!
Chaque jour de concert débutera par le screening de Live à Comblain-a-Tour, témoignage historique de 1965 captant l’unique passage belge de Trane, avant de poser l’ambiance avec le moment A Musical Prayer. Nous écouterons ainsi collectivement des odes musicales d’Alice Coltrane et Clifford Jordan à Trane, qui viendront se graver profondément dans l’âme. Enfin, dans le hall d'entrée, on pourra admirer des blow ups des pochettes d'albums de Coltrane datant de sa période chez Impulse!
(JOHN) COLTRANE 100 : Chez nos amis de Bozar
Bozar célèbre également ce 100e anniversaire. Il le fait également avec une impressionnante série de concerts :
JEU. 24 SEPT. : Flat Earth Society - The Coltrane Mutations
JEU. 1ER OCT. : Aaron Parks & Walter Smith III - Playing the Ballads of and by John Coltrane
SAM. 3 OCTOBRE : Harmony Holiday meets John Coltrane : A talk with the American Film maker
MER. 11 NOV : Joe Lovano & Melissa Aldana & … - Both Directions at Once
Kurt Overbergh
Directeur artistique de l’AB